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La crise sous une loupe critique

Quelques réflexions plus fondamentales sur la marche des affaires du monde

La crise bancaire et financière a non seulement ébranlé les fondements des économies nationales en Europe et sur d’autres continents. Elle a non seulement causé des dégâts financiers considérables requérant de grands efforts publics pour empêcher un désastre et pour entamer un redressement graduel. Elle a surtout aussi fortement inquiété le public et semé des doutes dans tous les esprits. Devant cette toile de fond, il est compréhensible que bien des gens sensés se fassent de soucis réels.

N’est-il en effet pas légitime de se poser des questions quand des investissements considérés comme «placements de bon père de famille» sont décimés du jour au lendemain et quand des firmes séculaires et de première réputation s’écroulent subitement ou ne survivent que de justesse après avoir frôlé l’abîme?

Au même moment, il est cependant tout aussi important de ne pas se laisser induire en erreur par certaines mystifications actuellement propagées. Une crise en effet n’est pas seulement pénible et douloureuse, elle peut aussi devenir une aubaine pour qui sait exploiter la situation. Une crise peut aussi amuser la galerie et elle peut servir de prétexte et d’excuse et faciliter des manœuvres de diversion.

Une crise refoulée

Nous avons manifestement cessé trop vite d’examiner et de discuter les égarements et les pratiques criminelles de tous ces (ir)responsables des marchés bancaires internationaux qui ont déclenché et renforcé la débâcle financière frappant le monde entier. Aussi leurs bonus ne seront-ils bien évidemment pas abolis, mais simplement déboursés avec un décalage d’un an ou deux.

Les dirigeants de notre planète ont certes organisé des sommets en série et orchestré une cacophonie internationale bien médiatisée, mais en fin de compte ils ne parviennent ni à taxer globalement les spéculateurs ni à démonter cette mécanique infernale qui assure la suprématie des profits instantanés par rapport à une rentabilité saine pour les entreprises et à un progrès social durable pour l’humanité.

Au cours des derniers mois, le gouvernement britannique – au-delà d’une «passation des pouvoirs» entre plusieurs partis politiques – a fait des mains et des pieds pour empêcher l’Europe d’imposer des restrictions aux fameux «hedge-fonds», particulièrement nombreux à Londres. Depuis des mois ce dossier traîne, et les arguments avancés ont de toute évidence été formulés par les lobbyistes eux-mêmes.

Une pareille «réaction excessive», raisonne-t-on, ne ferait que déplacer vers l’Asie ou d’autres ciels plus cléments toutes ces activités, si bénéfiques et si indispensables. Soyons donc indulgents et n’allons pas importuner les escrocs, de peur qu’ils ne partent avec le butin pour accroître et dépenser ailleurs leurs revenus et leurs fortunes!

Une crise non digérée

Un sommet des G10 avait certes rapidement décidé qu’il fallait définir des règles universelles et les faire respecter par tous les acteurs dans toutes les transactions. Ensuite, les palabres multinationaux se sont embourbés, compte tenu des intérêts nationaux divergents. Face à l’inertie planétaire évidente, l’Europe se dit maintenant déterminée à adopter au moins pour ses terrains de jeu des mesures minimales. Mais elle non plus n’a toujours pas dépassé le stade des bonnes intentions et des déclarations.

En fait, le monde ne subit que les crises et les catastrophes qu’il mérite. N’est-il pas pervers que depuis toujours nos démocraties admettent qu’au niveau international les choix politiques touchant à la vie économique soient dictés par les lobbyistes partisans du profit maximal? L’ouverture totale des marchés sous le signe de la globalisation se fait sans règles et sans standards. L’absence, chez leurs concurrents asiatiques, d’exigences minimales pour les normes salariales, de sécurité et de santé au travail, et pour les exigences sanitaires et environnementales est devenue pour les patrons européens un argument fort en faveur du dumping social chez nous.

Voilà un an et demi, nous pensions assister – 20 ans après la banqueroute du capitalisme d’Etat communiste – également à la faillite du capitalisme privé et de son culte du «shareholder’s value» et du profit maximal immédiat. Manifestement, nous nous sommes trompés: la classe politique a d’abord déboursé la caution pour libérer les coupables, et ensuite elle a simplement oublié de déposer plainte et d’engager des poursuites judiciaires. Et chaque semaine il y a une autre Grèce à sauver, parce que les paris immoraux de la haute finance se poursuivent comme auparavant.

Bien évidemment que nous autres Luxembourgeois ne saurons infléchir la direction des affaires mondiales. Monsieur Euro peut bien proposer mais non imposer l’interdiction de certaines spéculations particulièrement odieuses. L’Europe, pourtant supposée améliorer notre avenir commun, n’est qu’un tigre sans dents qui accompagne, sans pouvoir les empêcher, la précarisation du travail et un partage économique de plus en plus inique au-dépens des salariés.

Une crise exploitée

Et les politiciens français, allemands et autres, confrontés aux séquelles de leur propre gestion budgétaire désastreuse, et de ce fait en quête de boucs émissaires à accabler de ces péchés, préfèrent accuser des places financières continentales plutôt que de s’attaquer aux anglo-saxons. C’est ainsi que la nouvelle liste française des paradis fiscaux publiée en février dernier évite bien de mentionner les Îles Vierges Britanniques avec ses 823.500 firmes boîte-aux-lettres, dont n’est absente aucune des firmes françaises cotées dans le CAC 40.

En effet, pour divertir leur public, les dirigeants de la République doivent certes porter des accusations et proférer des menaces, mais ils n’iront pas jusqu’à sérieusement importuner les exportateurs français, dont la compétitivité internationale est fortement soutenue par l’optimisation de leur charge fiscale grâce au passage de leurs profits par de tels lieux exotiques.

Tout comme la crise financière n’a pas pris son départ au Liechtenstein, elle n’a pas été déclenchée non plus par l’indexation des traitements au Luxembourg ou par notre salaire minimum. Voilà qui est évident, mais nous avons à le rappeler constamment, puisque le débat sociopolitique actuel, dans un climat dominé par les idées lancées par les lobbyistes patronaux, souffre d’une regrettable confusion concernant les causes et les responsabilités.

Car au Luxembourg comme ailleurs, la crise est devenue une vrai aubaine pour ceux qui n’ont pas de gêne. Les propagandistes aux ressources quasi-illimitées ont admirablement réussi à rallier à leur cause le gros des journalistes et des parlementaires, au-delà des frontières idéologiques et politiques. Les sondages montrent à quel point l’intoxication orchestrée par les Fedil et Cie a amené une partie significative de l’opinion publique luxembourgeoise à admettre que, effectivement, des réductions sensibles des dépenses sociales et acquis salariaux seraient requises pour que le pays puisse survivre et sortir du prétendu marasme généralisé.

Les gens ont accepté comme une réalité la caricature grotesque d’un Etat luxembourgeois obèse, alors qu’en réalité la part des dépenses publiques dans le PIB a atteint en 2009 avec 42,4% un des niveaux les plus bas de l’Union Européenne (moyenne: 50,5%), seules la Bulgarie, la Roumanie et la Slovénie ayant une administration proportionnellement moins coûteuse ..... mais aussi très nettement moins performante.

Une crise mal expliquée

La fragilité extrême de notre économie et le délabrement des finances publiques luxembourgeoises sont des thèses non démontrées et non démontrables, contraires aux chiffres réels. Depuis le début de l’année, la CGFP s’est donné la peine d’étaler en détail les informations de base sur la santé des finances publiques, sur l’environnement exceptionnel dont bénéficient les entreprises luxembourgeoises et sur la qualité de nos services publics en dépit d’une fiscalité très avantageuse pour les firmes.

La presse a simplement refusé de se faire l’écho de ces informations. Mieux vaut taire la vérité que d’indisposer ses annonceurs et autres sponsors. Nos Gouvernements successifs ne se sont-ils pas constamment montrés aimables et plus que généreux pour la caste des journalistes et de leurs employeurs?

Il n’y avait ces derniers mois que la CGFP et quelques autres voix syndicales pour rappeler qu’il serait irresponsable, dans les circonstances actuelles, de mettre trop vite fin à la politique anticyclique décidée l’année dernière. La reprise conjoncturelle reste en effet labile, compte tenu de la dépression persistante dans les pays qui sont nos clients, et notre taux de chômage ne recule que lentement par rapport à son record historique du début de l’année.

La campagne haineuse du lobby patronal contre la fonction publique se nourrit des inquiétudes économiques dans le public, habilement entretenues par un flux continu de contre-vérités. Sans le succès de cette désinformation, la classe politique ne pourrait du reste à son tour pas mettre en scène son prétendu sens des responsabilités et son courage exemplaire pour nous sauver du marasme par une «politique volontariste».

Voilà que d’aucuns sont allés jusqu’à recourir aux gadgets de l’Internet, actuellement à la mode, pour permettre au dernier des hurluberlus de ce pays de communiquer à l’humanité entière ses propositions personnelles concernant les économies à réaliser dans la gestion de l’Etat luxembourgeois. Des démarches populistes d’un tel gabarit, qui ne vont évidemment pas dégager une seule proposition concrète valable, révèlent à quel point le débat politique a atteint dans ce pays le niveau de l’infotainment et du show business pur.

Une crise mal attaquée

Certes, la situation économique internationale est grave, en général et surtout dans certains domaines précis. Mais l’on ne va certainement pas redresser la croissance planétaire en comprimant au Luxembourg les dépenses publiques hic et nunc. Bien au contraire, cette potion magique-là serait toxique, d’un point de vue conjoncturel! Heureusement donc que les diverses mesures discutées par la conférence tripartite n’entreront (éventuellement?) en vigueur qu’en janvier 2011, quand la reprise sera déjà plus solidement établie.

Nos finances publiques sont certes moins brillantes qu’il y a deux ans. Mais tout catastrophisme à leur propos est excessif, alors que dans l’Union Européenne le Luxembourg affiche le déficit public le plus faible (mise à part la Suède) et la dette publique la moins lourde (exceptée celle de l’Estonie). Tous nos 26 partenaires sans exception ont une balance courante moins positive que nous, une productivité par habitant, une productivité par personne occupée et une productivité par heure travaillée moins élevées que nous.

Voilà des faits indiscutables que le matraquage propagandiste des promoteurs d’une politique d’austérité outrancière réussit pourtant à occulter. Il ne suffit manifestement pas de s’agiter de façon irréfléchie, mais il faut analyser la situation en détail et puis développer des stratégies sensées. Ce n’est pas en manipulant l’indexation et en réduisant des salaires de début de carrière que l’on résout les problèmes réels, notamment le chômage persistant chez les moins qualifiés.

La première cible des mesures d’économie préconisées par les porte-parole du patronat est la fonction publique. Aussi la CGFP avait-elle tenu à souligner, preuves à l’appui, que par rapport à l’Europe entière le Luxembourg est en position exemplaire à propos du coût relatif de son administration publique et de l’évolution récente de ce coût, tout comme à propos de la proportion relative des personnes actives qui sont employées dans le secteur public, mais également à propos du degré de satisfaction des citoyens avec la qualité du service public.

La crise comme prétexte

On a également prétendu qu’en conséquence de la crise la très fameuse «Rentemauer» se serait rapprochée de quelques années. Mais cette barrière virtuelle et hypothétique, mystérieuse, mythique voire mythologique n’avait-t-elle pas auparavant été reculée d’autant, par les effets de la bonne conjoncture, vers des périodes plus lointaines?

Certes, pourquoi ne pas parler également un jour de l’équilibre durable de notre sécurité sociale, des réserves qu’elle accumule bon an mal an, et de l’incertitude qui entoure forcément son avenir très lointain? Mais comment peut-on argumenter qu’il s’agit là d’un problème tellement aigu qu’il faut le résoudre avant même qu’il ne soit possible d’évaluer concrètement et de façon fiable les effets financiers de la crise?

Il nous arrive régulièrement de devoir constater que les nouvelles alarmantes sur les probables déficits du système d’assurance-maladie qui sont proclamées avec fracas en septembre deviennent sans objet dès décembre. Ceci étant, que l’on nous permette donc d’être un peu incrédules à propos de la fiabilité de toute projection sur cinquante ans.

Le résultat de pareilles extrapolations n’est pas plus solide que la validité de chacune des hypothèses retenues, donc des paramètres sociaux mouvants comme l’espérance de vie et les progrès de la médecine, l’immigration et la natalité, la croissance économique et le taux d’inflation, ou encore le rendement financier des réserves placées. Sachant qu’on ne connaît même pas avec quelque précision et fiabilité la croissance économique de l’année en cours voire même celle de l’année dernière, que dire donc des prophéties concernant l’année prochaine, concernant la décade à venir ou les prochains cinquante ans de notre sécurité sociale?

Dans ce pays, l’on a manifestement besoin de mauvaises nouvelles pour faire passer l’austérité. Dans ces circonstances, les lobbyistes font feu de tout bois, quand il s’agit de semer la panique dans le public. La CGFP veut voir des chiffres crédibles avant de pouvoir accepter des sacrifices.

Une crise exagérée

Reste le déséquilibre budgétaire de l’Etat dont on nous parle tant. Le déficit actuel n’est que la conséquence logique, prévisible et prédite des mesures expressément décidées par la conférence tripartite du printemps 2009, dans le sens d’une politique conjoncturelle anticyclique, destinée à freiner le repli économique et à stabiliser la situation en évitant les rigueurs sociales.

Il n’y a donc pas lieu maintenant d’en être surpris ni de s’en scandaliser. Ces décisions courageuses et correctes, avec les investissements accélérés, les dépenses en faveur du chômage partiel et les mesures sociales soutenant le pouvoir d’achat des ménages, ont fait leurs preuves: notre économie nationale a moins souffert que d’autres. Tant que la reprise n’est pas consolidée, il y a lieu de maintenir ce cap.

Certes, les dépenses publiques sont de ce fait en hausse et le surplus traditionnel se mue en un déficit modéré. Mais compte tenu du point de départ, un solide équilibre annuel et d’importantes réserves liquides du Trésor, la situation de nos finances publiques reste confortable, comme l’illustre ci-contre notre «carte de Maastricht».

Quoi qu’il en soit, on peut bien discuter du train de vie de l’Etat. Aucune situation conjoncturelle ne justifie un quelconque gaspillage de l’argent des contribuables. Il ne serait que légitime si les responsables politiques et les citoyens du pays venaient enfin à se demander si l’Etat ne s’est pas égaré dans des dépenses de prestige absolument surdimensionnées, p. ex. dans certains domaines culturels, sportifs et autres.

Concernant les choix politiques sous-jacents chaque citoyen individuel aura ses opinions personnelles, et celles-ci divergent sans que nous n’ayons à nous en mêler ici. Par ailleurs les gaspillages d’hier ne justifient en rien la suppression actuelle d’investissements utiles et nécessaires.

Il est évident que certains membres de Gouvernements successifs n’ont pas été à la hauteur de leurs tâches. Certaines constructions et des installations techniques prétendument d’avant-garde ont abouti à des dépassements énormes par rapport aux crédits initiaux. Tous ces cas ont été régularisés dans la suite par des votes parlementaires, sans grande controverse et sans que jamais aucun des Ministres responsables (ou coupables) n’ait été inquiété.

Pour améliorer la situation de nos finances publiques il ne faut donc pas forcément s’attaquer aux mesures en faveur des plus démunis ni mettre en cause les rémunérations et les acquis sociaux de la fonction publique.

Pour le reste, la tripartite n’est vraiment pas l’endroit pour mener les négociations salariales du secteur public. Qu’elle discute plutôt, sous le chapitre de la productivité, du niveau de rémunération des dirigeants d’ArcelorMittal et des organes de direction des banques.

Une crise devenant un tremplin

Alors que dans 26 des 27 États de l’Union Européenne, l’emploi total était en baisse et qu’il le reste dans 25 pays, en moyenne de près de -2% sur 12 mois, le Luxembourg a seulement subi un ralentissement de la traditionnelle croissance. À aucun moment, au cours des derniers temps, le nombre des actifs n’a été inférieur au niveau de 12 mois plus tôt. L’emploi moyen de 2008 avait progressé de +16.232 postes par rapport à l’exercice antérieur; pour 2009 la croissance n’a plus été que de +4.158 unités, mais elle est restée positive.

Voilà qui prouve – en dépit d’un chômage qui a progressé simultanément – le maintien de l’attrait du site économique. La disparition de plusieurs milliers de postes dans les secteurs faibles a donc pu être intégralement compensée par des recrutements chez d’autres employeurs.

Ce constat constitue un démenti flagrant pour les thèses d’une compétitivité entamée, d’une productivité déclinante, d’une rentabilité comprimée par des coûts sociaux exorbitants, par une législation du travail trop rigide, par un salaire social minimum excessif, par une indexation plus que dangereuse et surtout inexplicable à des investisseurs potentiels.

Depuis des années le Luxembourg exerce indubitablement une attraction très prononcée non seulement sur des salariés étrangers – qui font le déplacement vers le Grand-Duché comme navetteurs frontaliers ou qui se décident à immigrer – mais surtout aussi sur les investisseurs et entrepreneurs étrangers.

Que les pleureuses professionnelles de la Fedil prennent donc conseil chez les investisseurs nouveaux, pour savoir comment vivre avec les exécrables désavantages du site économique luxembourgeois!

Une crise partiellement insoluble

Dans sa campagne d’information factuelle sur la situation de l’économie du pays et des finances de l’Etat, la CGFP n’a pas manqué de souligner dûment la dégradation du marché de l’emploi, qu’une reprise économique graduelle ne redressera pas de sitôt. Le problème de fond est celui de la pléthore de jeunes sans qualification professionnelle significative et sans éducation élémentaire.

Les développements positifs du niveau de l’emploi qui ont été soulignés plus haut vont continuer à se dynamiser de façon significative, mais les postes nouvellement créés iront dans leur très grande majorité à des personnes ayant au moins une qualification de niveau bac, surtout à des «bac+3» et des «bac+5».

Les responsables politiques vont certainement s’attacher à développer des créneaux économiques nécessitant des qualifications plus manuelles. Une tâche ardue, qui ne promet pas une percée rapide et décisive! Mais la plus forte de toutes les croissances possibles dans les secteurs économiques exportatrices de bien et de services ne saura faire disparaître le nombre trop élevé de jeunes sans diplômes, sans compétences sociales, sans discipline et sans une conscience du travail et de leurs devoirs à l’égard des autres.

Mais ce ne sera pas non plus en renonçant au progrès social qu’on saurait changer cette tare de notre société.

Observateur

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