CGFP CGFP - Confédération Générale de la Fonction Publique 20/08/2019 12:13
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Point de vue «Faire carrière comme un homme»

Eerauer

L’impasse du féminisme.

A l’heure où la digitalisation du monde du travail produit les mêmes effets sur les travailleurs que la 1ère puis la 2ème révolution industrielle avec des gains de productivité exponentiels accompagnés d’un creusement des inégalités tout aussi exponentiel, on ne peut s’empêcher de penser à l’Utopie de Thomas More qui défendait, dès 1516, l’idée qu’il faut réduire le temps de travail pour tous, en le partageant au mieux et que si chacun travaille et crée de la richesse, le temps de travail général peut s’en trouver réduit à 6 heures par jour.

Or les révolutions industrielles, loin de s’accompagner d’une réduction du temps de travail, ont toujours contribué, dans un premier temps, à augmenter la production en réduisant les effectifs et donc en augmentant le chômage au détriment des conditions de santé et de sécurité. Ce sont les luttes sociales, en réaction à l’impact de l’industrialisation sur l’emploi, qui ont systématiquement fait naître des revendications visant à réduire le temps de travail. C’est dans cette optique que le puissant syndicat allemand IG Metall réclame depuis 2018 le passage de 35h à 28h de travail hebdomadaire.

Or, en dehors de la nécessité de partager équitablement le travail entre tous afin de mieux en répartir les fruits, il existe une autre source d’inégalité de fait dans la répartition du travail et des richesses qui en découlent, une inégalité maintes fois constatée mais dont les causes réelles sont trop souvent ignorées, voire niées; une inégalité sans cesse combattue par des mesures peu efficaces faute d’en comprendre les raisons profondes, une inégalité perpétuée par des politiques visant à imposer le modèle des uns aux autres plutôt qu’à les faire converger, une inégalité à laquelle l’évolution des mentalités des jeunes générations commence déjà à proposer des solutions: l’inégalité professionnelle entre les hommes et les femmes.
Imposer le congé paternité pour vaincre la discrimination à l’embauche

Au Luxembourg comme ailleurs, le simple fait d’être une femme en âge d’avoir des enfants reste un motif de discrimination à l’embauche compte tenu du risque, pour l’employeur ou le chef d’administration, de devoir remplacer la future mère durant les 20 semaines de son congé maternité et jusqu’à 6 mois (ETP) pour le congé parental, tandis qu’un futur père n’occasionne, au maximum, que 10 jours de congé paternité et 6 mois de congé parental.

Alors que le congé maternité est obligatoire pour la future mère puisque le Code du Travail1 prévoit, dans son intérêt et dans celui de l’enfant, que «la femme enceinte ne peut être occupée pendant les huit semaines précédant la date présumée de l’accouchement» et que «la femme accouchée ne peut être occupée pendant les douze semaines qui suivent l’accouchement», le père ou le second parent adoptif peut «choisir» de profiter ou non du congé extraordinaire pour la naissance ou en vue de l’adoption d’un enfant. Il est donc plus enclin à céder à la pression sociale et aux stéréotypes en renonçant au congé paternité de crainte de mettre un frein à sa carrière alors que la future mère n’a, heureusement, pas le choix. Cette «obligation» de congé maternité lui permet de s’affranchir de toute tentative éventuelle de son supérieur de la priver du temps de repos indispensable pour sa santé et pour la santé de l’enfant à naître. Les futurs pères, eux, n’ont en quelque sorte pas cette chance.

C’est pourquoi certaines voix s’élèvent régulièrement en faveur d’un congé paternité non pas optionnel mais obligatoire2 et d’une durée plus longue voire équivalente au congé maternité3  en tant que clé pour l’égalité professionnelle. Au Portugal, 10 des 20 jours de congé paternité accordés aux pères ont ainsi été rendus obligatoires. En Espagne, le congé paternité vient de passer à 8 semaines et atteindra 16 semaines en 2021. En Norvège, il est pris en charge à 100% pendant 10 semaines et passera bientôt à 15 semaines. Au Luxembourg, par contre, suite à l’approbation, au niveau européen, du principe d’un congé paternité minimal de 10 jours, le pays pourrait bientôt se retrouver en queue de classement aux côtés des autres Etats membres qui se contenteront de s’aligner sur ce droit à minima.

Malgré les dispositions légales qui interdisent toute discrimination sur le lieu de travail sur base du fait qu’on est un homme ou une femme, quelle femme n’a jamais eu à répondre à la question, plus ou moins déguisée: «envisagez-vous d’avoir des enfants?» lors d’un entretien d’embauche? La finalité de cette question est bien évidemment de savoir si le recruteur devra prochainement de nouveau embaucher pour remplacer la future mère. Les hommes en âge d’avoir des enfants, eux, ne sont jamais confrontés à ces questions et sont presque systématiquement préférés par les recruteurs à compétences égales.

Afin de lutter contre la discrimination envers les femmes dans le monde du travail, les réponses politiques consistent en général en des interdictions de discrimination aussi invérifiables qu’irréalistes. On traite ainsi les symptômes au lieu d’en attaquer les causes: ce sont bien les femmes qui portent les enfants, ceci ne changera pas puisqu’un homme ne peut pas porter un enfant. Par contre, il est tout à fait possible d’établir par des dispositions légales claires une égalité factuelle entre hommes et femmes en matière d’implication auprès des enfants et donc d’interruptions de carrière. Tout comme la future mère n’a pas d’autre choix que de s’arrêter de travailler pour enfanter, pourquoi le futur père ne devrait-il pas lui aussi s’arrêter de travailler pour devenir père? Créer la même obligation pour chacun des deux parents rétablirait ainsi une égalité de fait qui serait à la fois bénéfique à l’enfant, au père ainsi libéré de ses obligations professionnelles pour l’accueillir dans les meilleures conditions et à toutes les femmes victimes de discrimination à l’embauche du simple fait qu’elles sont femmes.

Sortir de l’impasse féministe

Hormis les risques de discrimination à l’embauche, qui pourraient en grande partie être contrecarrés par un alignement du congé paternité ou d’adoption sur le congé maternité, les femmes au Luxembourg n’échappent pas aux discriminations en matière de salaires puisqu’elles sont en moyenne payées 5,5% de moins que les hommes pour une tâche équivalente et travaillent donc, en quelque sorte, gratuitement pendant 20 jours par an. En raison des interruptions de carrière que les femmes sont encore les principales à assumer pour s’occuper des enfants, elles s’exposent également à des évolutions de carrières ralenties, à des difficultés à retrouver un emploi à temps complet après un temps partiel et à des pensions moins élevées que leurs homologues masculins.

Si la fonction publique luxembourgeoise peut s’enorgueillir d’offrir aux femmes les mêmes traitements qu’aux hommes à poste équivalent, toujours est-il que la très grande majorité des postes à responsabilités particulières ainsi que des postes de conseillers de gouvernement sont occupés par des hommes. Seuls 34% des membres de conseils d’administrations d’établissements publics sont des femmes et même avec 46% de candidates aux dernières élections législatives, le trop faible nombre de femmes en tête de listes ou en position éligible n’a pas abouti à la formation d’un gouvernement paritaire, loin s’en faut: avec seulement 5 femmes ministres sur 17 et 12 femmes députés sur 60, la parité a même reculé en 2018. Rappelons pourtant que les femmes en Europe sont davantage scolarisées et diplômées que les hommes4.

En dehors des questions de discrimination dues aux préjugés et aux mentalités encore largement basées sur un modèle patriarcal, la plus faible propension des femmes à accéder aux postes à responsabilité résulte en fait de plusieurs facteurs souvent ignorés:

  • d’une part, il persiste au Luxembourg comme ailleurs une culture selon laquelle occuper un poste à responsabilité exigerait une grande disponibilité voire un dévouement total à son travail qui serait incompatible avec une vie de famille;
  • d’autre part, les femmes ne concevraient pas forcément le fait d’occuper un poste de décision comme un symbole de réussite sociale et privilégieraient un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée ou familiale.

Il y a 50 ans, Marguerite Yourcenar, première femme élue membre de l’Académie française en 1980, expliquait: «le féminisme moderne tend à vouloir que la femme fasse carrière comme un homme et ça me parait aussi une limitation: il y a des femmes qui ont envie de faire carrière, il y a des femmes qui n’ont pas envie de faire carrière et qui préfèrent rester chez elles ; et il est très dangereux peut-être d’établir une contrainte à la place d’une autre et de faire de la femme l’équivalent, le parallèle de ce qu’est l’homme moderne, plus ou moins prisonnier d’un travail qui lui semble imposé par les circonstances économiques de son temps.»

Il apparait en effet que toutes les femmes et tous les hommes n’aspirent pas nécessairement à imiter le modèle autrefois considéré comme «masculin» selon lequel ne pas compter ses heures serait gage de réussite professionnelle et sociale. Comme le montre l’engouement des pères pour la nouvelle formule de congé parental, leur implication de plus en plus évidente auprès des enfants fait apparaître un nombre croissant de familles où le père aspire lui aussi à cesser ou réduire son activité pour s’occuper de ses enfants et s’impliquer dans son ménage. Or, si les femmes n’aspirent pas nécessairement à une forme d’égalité entre hommes et femmes qui consisterait à les faire travailler autant que leur conjoint, peut-être l’égalité des chances devrait-elle être abordée autrement: plutôt que d’inciter les femmes à travailler comme les hommes, pourquoi ne pas aider l’ensemble des hommes et des femmes à partager plus sereinement tant les activités professionnelles que les activités familiales en réduisant pour tous le temps de travail normal et en favorisant ainsi tant le bien-être et l’efficacité au travail que la qualité de vie?

Réduire le temps de travail pour partager les responsabilités

Si l’on peut espérer que les mesures mises en place par le gouvernement en faveur des familles commenceront prochainement à porter leurs fruits (gratuité partielle des crèches et foyers de jour, réforme du congé parental, REVIS), l’organisation du temps de travail normal au Luxembourg peine encore à favoriser une meilleure répartition des tâches au sein des familles.

Au Luxembourg, 35,3% des femmes travaillent à temps partiel5, ce qui n’est le cas que de 6,1% des hommes. Néanmoins, le taux d’hommes travaillant à temps partiel a plus que doublé en 10 ans tandis que celui des femmes a baissé de 2 points de pourcentage. Par ailleurs 56,5% des femmes travaillant à temps partiel ont choisi le temps partiel pour des raisons familiales et 14% d’entre elles le font parce qu’elles n’ont pas trouvé de poste à temps plein.

Le bilan de l’expérience française des lois Aubry6 de réduction du temps de travail (RTT) à 35 heures par semaine relève pourtant que: «Il subsiste en effet des inégalités majeures entre les deux sexes dans la sphère professionnelle. La réduction du temps de travail a sans doute contribué à les réduire: si le temps récupéré n’a pas été employé de la même manière par les femmes et les hommes, le passage aux 35 heures a permis aux parents, notamment à ceux de jeunes enfants, de dégager davantage de temps à leur consacrer. Et elle a encouragé un meilleur partage des responsabilités familiales en donnant aux pères le temps de s’impliquer davantage dans l’éducation des enfants et dans la vie familiale.

Or l’investissement des pères dans la vie familiale est un point de passage obligé pour l’égalité professionnelle: une grande partie de leur «avantage concurrentiel» par rapport aux femmes, sur le marché du travail, tient à leur plus grande disponibilité pour l’entreprise. Il en va de même pour l’administration.»

Si les tentatives de pousser la femme à travailler «comme un homme» restent en partie un échec, une des solutions à l’égalité ne serait-elle pas, au contraire, d’instaurer pour tous les conditions indispensables à un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée par une réduction généralisée du temps de travail? Au même titre que plus d’un tiers des femmes réduisent leur activité pour parvenir à concilier éducation des enfants et vie professionnelle, pourquoi hommes et femmes, parents ou non, ne réduiraient-ils pas leur activité de façon généralisée pour répartir plus équitablement le travail entre tous?

Entre 2000 et 2016, les hommes au Luxembourg ont gagné 6 ans d’espérance de vie alors que les femmes n’en ont gagné que 4. Allons-nous attendre l’inversement des espérances de vie entre hommes et femmes pour réagir contre l’épuisement des femmes qui assument désormais à la fois une activité professionnelle comme autrefois les hommes et l’essentiel des tâches qu’assumaient autrefois les femmes au foyer ?

Soutenir l’épanouissement personnel sous toutes ses formes

De nos jours, les mentalités ayant évolué et les jeunes hommes se détachant progressivement de l’ancien modèle patriarcal de leurs grands-parents, il semblerait que, contrairement aux recommandations de la Commission européenne qui considère comme une fin en soi l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail7, certaines femmes tout comme certains hommes préfèreraient consacrer eux-mêmes plus de temps à leurs enfants plutôt que de les confier à des structures de garde collective dès l’âge de 3 mois.

Il existe par ailleurs des hommes et des femmes qui ne sont pas nécessairement épanouis par l’emploi qu’ils occupent et/ou qui préfèreraient s’occuper, à domicile, de leurs enfants ou petits-enfants. Or le gouvernement a déjà supprimé, sans contrepartie, l’allocation de maternité et l’allocation d’éducation au 1er juillet 2015 au prétexte qu’il n’inciterait pas les mères à reprendre le travail. Convaincu que le seul modèle acceptable est celui de «faire carrière», le gouvernement a ainsi préféré investir dans la gratuité partielle des crèches pour permettre à chaque femme d’assurer sa propre subsistance par le travail, quitte à ouvrir des crèches nocturnes pour les parents qui ne parviennent pas à trouver un emploi en journée.

Si la gratuité partielle de l’accueil des enfants dans les crèches est un progrès indéniable pour la population résidente qui fait le choix de travailler, pourquoi priver les parents du droit de s’occuper eux-mêmes de leur progéniture? Même un assistant parental qui garde des enfants à son domicile n’a droit à aucun soutien spécifique pour garder ses propres enfants chez lui. Pire, l’Office national de l’Enfance prend en charge le placement d’enfants souffrant d’un handicap ou de troubles du comportement dans des structures ou projets dont le coût mensuel peut atteindre des milliers d’euros mais ne peut pas proposer un soutien financier équivalent aux propres parents de l’enfant qui souhaiteraient rester à leur domicile pour s’occuper de lui eux-mêmes.

Le gouvernement a ainsi fait le choix d’assumer le coût de l’accueil des enfants dans des structures d’accueil collectives ou auprès d’assistants parentaux (à l’exclusion de leurs propres enfants) afin que tous les parents travaillent.  Or, le fait d’accompagner cette gratuité partielle d’une suppression des mesures qui permettaient aux jeunes parents de décider de rester chez eux a créé non pas un droit mais une obligation de travailler puisque le coût de la vie au Luxembourg est trop élevé pour subvenir aux besoins d’un enfant sans aucun revenu complémentaire. Pourquoi ne pas rétablir la possibilité pour chacun de choisir ce qu’il pense être le mieux pour son enfant et pour lui-même? Pourquoi ne pas élargir le bénéfice des chèques service accueil aux parents qui, par exemple, ne répondent pas aux conditions d’octroi du congé parental ou dont l’horaire de travail n’est pas compatible avec le rythme de l’enfant et qui préfèrent se consacrer à la garde de leurs très jeunes enfants ? Où se situe le meilleur intérêt de l’enfant? Est-il socialement plus souhaitable ou plus rentable de financer l’accueil gratuit des bébés dans les crèches plutôt que, pour ceux qui le souhaitent, la présence des parents, des grands-parents, voire de proches au domicile de l’enfant?

Les «femmes de pouvoir» servent-elles la cause féministe en imposant à toutes les femmes leurs propres ambitions ou leurs propres choix de vie? Ou peut-on lutter pour l’égalité homme-femme en soutenant la diversité des choix de vie de chacun et chacune?

Ces questions méritent une réflexion de fond, non pas entre décideurs majoritairement masculins qui conçoivent l’égalité homme-femme à travers la loupe de leurs propres ambitions, non pas entre décideuses qui calquent leurs carrières sur celles de leurs homologues masculins tout en composant tant bien que mal avec leurs obligations familiales, mais entre jeunes femmes et jeunes hommes, mères, pères et futurs parents dans toute leur diversité de vues.

Stéphanie Ravat
Conseiller économique de la CGFP

1 Code du travail, Livre III, Titre III, Chapitre II , dispositions également applicables aux employés publics
http://legilux.public.lu/eli/etat/leg/code/travail/20190201
2 Laurence Parisot sur l’inégalité salariale femmes-hommes : «Il faut rendre le congé paternité obligatoire», France Inter, 2018
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-22-janvier-2018
3  Évaluation du congé de paternité, Inspection générale des affaires sociales (IGAS), France, 2018
http://www.igas.gouv.fr/spip.php?article701
4  Statistiques sur l’enseignement supérieur, Eurostat
https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Tertiary_education_statistics/fr
5  Analyses 1-2018: Rapport travail et cohésion sociale, Statec
https://statistiques.public.lu/fr/publications/series/cahiers-economiques/2018/analyses-01-18/index.html
6  Rapport n° 2436, Commission d’enquête sur l’impact sociétal, social, économique et financier de la réduction progressive du temps de travail, Assemblée nationale, France, 9 décembre 2014
http://www2.assemblee-nationale.fr/14/autres-commissions/commissions-d-enquete/reduction-du-temps-de-travail
 7 Semestre européen 2018, Rapport 2019 pour le Luxembourg, Commission européenne
https://ec.europa.eu/info/publications/2019-european-semester-country-reports_en